Près d'un jeune sur deux souffre de la solitude !
Paris, le 5 juin 2012. Pour la 8e année consécutive, la SSVP lance, le week-end de la Pentecôte, sa Campagne nationale de lutte contre la Solitude, pour faire réagir l’opinion publique. Elle s'inscrit dans la suite de l'année Grande Cause nationale 2011 contre la solitude. A cette occasion, elle a réalisé avec Mediaprism une grande enquête sur les nouveaux visages de la solitude, en l’occurrence celle des jeunes. L’enquête porte sur les 18-35 ans.
Retrouvez l'intégralité de cette enquête en cliquant ici :
Analyse de l'enquête sur la solitude des jeunes par Anne Battestini :
4 jeunes sur 10 souffrent de solitude subie et 55% sont conscients qu’Internet favorise la solitude. Y a-t-il un lien de cause à effet réel entre Internet et le sentiment de solitude ou Internet accentue-t-il une tendance de fond de la société française ?
La solitude réelle ou ressentie naît de deux causes, ne pas se sentir entouré et/ou ne pas ressentir d’affinité avec son entourage. Trouver sa place et ses repères dans la société permet de dépasser ce mal être, de ne plus se sentir seul. Mais, aujourd’hui avec la crise et les pertes de repères, le sentiment de solitude apparaît comme plus prégnant. D’une part, parce que justement, le sentiment d’ancrage est de plus en plus difficile à avoir : les repères de la famille, du travail, du mérite sont bouleversés. Les Français ont l’impression d’être plus dans une société de la précarité et de la mobilité, ce qui était vrai hier ne l’est peut-être plus demain, en tous les cas pas aujourd’hui… et d’autre part, parce que les nouvelles technologies offrent l’illusion d’une communication facilitée. Avec les réseaux sociaux et la téléphonie mobile, les frontières du temps et de l’espace s’effacent, on a aisément le sentiment d’être en lien perpétuel avec une communauté, un réseau d’amis. Or la réalité est plus contrainte que cela, moins de temps pour soi et pour les autres quand on est actif. Manque de lieux de socialisation réelle pour les inactifs. Aussi même si les jeunes cumulent plus d’une centaine d’amis sur Facebook, ils ressentent, tout comme beaucoup de Français, un fort sentiment de solitude.
Ce sentiment est lié à plusieurs causes liées au manque de temps, l’absence de lieu social pour les inactifs, la difficulté de trouver l’âme sœur… autant de manques personnels renforcés, en partie, par la moindre présence de valeurs et d’engagements fédérateurs.
L’absence d’ancrage, c’est-à-dire de points de repères stables est le premier facteur. L’ancrage premier dans un univers « réconfortant » est nécessaire à la construction de l’individu. Petit à petit, il pourra le quitter – ou non – en choisissant ses propres repères. Or l’ancrage géographique, familial, professionnel… est de plus soumis à l’instabilité. En effet, si a mobilité est une nécessité de l’époque, elle n’est pas toujours facile à vivre. Certaines personnes y sont mieux préparées ou disposées que d’autres. Les personnes qui se sentent en situation de précarité (affective ou professionnelle) sont plus fragiles ; il leur est difficile d’accepter le changement. Elles ont besoin de plus d’ancrage pour les aider à passer des étapes de vie instables.
Le second facteur est la défiance par rapport aux formes de collectif qui ont montré leurs limites et surtout leur pouvoir d’influence sur les individus. En premier lieu, la consommation, les médias et le politique sont les « formes de collectif » les plus critiquées. La défiance à leurs égards est d’autant plus mal vécue que les Français y sont attachés. Le souci est qu’aujourd’hui ils ne peuvent plus être insouciants, ne pas se soucier de l’avenir, croire dans les discours politiques, médiatiques… marketing. En même temps, ils ont grandi et/ou ont pris plaisir naturellement à beaucoup de loisirs qui avant étaient plutôt réservés à la bourgeoisie : la culture, le sport, les vacances… Ils partagent donc le sentiment d’être contraints, de manquer de temps pour se poser, pour profiter de la société de loisirs, d’être perdus dans l’échiquier social qui se caractérise aujourd’hui beaucoup par le déclassement social.
Ce manque d’emprise sur la vie se traduit aussi par la forte prégnance du passé. Le repli vers la nostalgie est une manière de penser que son présent et son avenir sont moins heureux qu’avant, en toute subjectivité. Encore une fois, ce sont les promesses et les imaginaires construits par le marketing, les médias et les politiques qui sont mis à l’index. Les restrictions en termes de loisirs et la difficulté à trouver des liens fiables sont mal ressentis. Les Français se sentent limités et impuissants. Les jeunes d’autant plus que c’est sur eux que reposent les espoirs des aînés pour faire évoluer la société vers le changement. Or ces jeunes sont à l’âge où l’on cherche encore ses repères. Cette génération a, de plus, grandi dans une société de loisirs et des nouvelles technologies qui leur ont montré un monde réel et virtuel sans limites auquel, néanmoins, ils savent ne pouvoir avoir accès (comme quand ils étaient des enfants).
Ils sont attirés par le monde et les autres mais craignent de s’y perdre aussi. S’ils ont grandi avec les nouvelles technologies, ils en connaissent aussi les travers, ceux d’une société de la surexposition et de la surreprésentation. On se donne à voir sous des facettes que l’on estime les plus attractives de soi, sans réellement révéler sa véritable identité et savoir qu’elle est sa place dans la société. Une société qui les sollicite beaucoup mais face à laquelle ils se sentent impuissants. Ils recherchent donc des rapports sociaux resserrés, des intimes choisis, sélectionnés au fil des années. Mais sont dans la méfiance continuelle.
Internet n’accentue pas le sentiment de solitude, il lui donne des visages multiples ; pour les populations les plus isolées, sans travail, en quête affective, c’est à la fois une manière de ne pas se sentir trop seul, de partager des moments mais c’est aussi un outil qui leur rappelle leur isolement quand ils se rendent compte que la virtualité prend le pas sur la réalité. Les nouvelles technologies jouent alors la fonction qui a été dédiée pendant longtemps à la télévision que l’on allume en bruit de fond. Les dialogues fictifs que l’on peut entretenir avec elle. La différence tient à ce qu’Internet offre la possibilité d’un partage, de naviguer en toute autonomie sur la toile, de changer de profil, de se perdre un peu plus parfois… Les jeunes ont grandi avec la société de surexposition de soi, ils ont besoin d’une éducation, surtout dans leur adolescence et préadolescence. Après, ils se construisent leurs repères sur la toile, mais les cherchent toujours à l’extérieur.
Anne BATTESTINI
Docteur en Sciences du Langage de l’Université de la Sorbonne Nouvelle et sémiologue
Auteur de l’étude ethnographique, « Ces Gens que l’on appelle les Français »


