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Mon ami Vincent, SDF de Fréjus

Il se prénommait Vincent, mais se faisait appeler François ! Allez savoir pourquoi ! Il ne me l’a jamais expliqué, je ne lui ai jamais posé la question, sans doute, la conséquence d’un drame personnel.

Il venait assez régulièrement ramasser de la nourriture que nous distribuions à la permanence. Nous nous sommes liés d’amitié, je l’aimais bien, nous avions une sorte d’affection réciproque. On parlait, on s’écoutait, on se comprenait ; son aspect n’était pas avenant, mais il était propre et aimable… quand il le voulait bien! Il avait de grandes qualités humaines, du coeur, drôle, intelligent, et lorsqu’il était détendu, il aimait plaisanter, faire de l’humour; parfois on rigolait bien, on était complice.

Souvent, je le ramassais en ville, à la gare routière, où il se rendait en bus, depuis près de là où il survivait. Je pense que sachant y faire et connaissant les chauffeurs par leur prénom, il voyageait souvent sans ticket. Il s’installait difficilement dans ma voiture, n’aimait pas être attaché, c’était viscéral, il aimait être libre.

Nous allions faire ses courses : oui, mais quoi ? Ah ! de la nourriture pour ses chats ; nous remplissions le coffre de la voiture, les caissières le connaissaient bien et se méfiaient de lui, il n’aimait pas attendre et s’énervait bien volontiers . J’ai parfois assisté à des colères homériques ; il fallait alors le calmer; tout le magasin était en émoi. Il était facilement révolté, quoi ! Mais bon, c’était pour ses chats, sa raison de vivre, les seuls qui, disaient ils, lui donnaient de l’affection. Il vivait, en effet, pour eux, c’étaient « ses enfants », tous ces chats errants, recueillis, miteux, malades, vivaient avec lui ; il passait son temps à les nourrir, à leur construire des abris, chacun avait un prénom. Je n’ai jamais su combien il en avait, cela variait d’une saison à l’autre, comme lui, ils étaient SDF. A un moment, il en a eu jusqu’à 22 ! Il fallait les nourrir, et tout son argent y passait. Ancien combattant, il s’était engagé dans la marine nationale à 17 ans, il touchait une petite retraite, et recevait quelques aides, entre autre, des bons de l’association des anciens combattants.

Il achetait des produits de marque pour ses chats, à Noël ou à Pâques, il leur confectionnait un repas festif, et il était heureux, c’était touchant ; je soupçonne qu’il mangeait la même nourriture que ses compagnons.

Sans que je pose de questions, il me parlait de sa vie, en se livrant, c’était passionnant, non seulement il était intelligent, mais il avait une mémoire phénoménale, il était très cultivé. Il m’ a souvent épaté. Il a vécu dans 37 pays différents, m’a-t-il confirmé plusieurs fois, et parlait 6 langues au moins (là aussi on a pu le vérifier plusieurs fois). Sans doute, partout, sans papier, en marge, il se faisait refouler et passait dans le pays voisin, où il travaillait clandestinement, et repartait. L’histoire le passionnait, il savait tout, incroyable ! Je ne pouvais pas donner une date, par exemple, en lui disant que je partais en voyage le tant, qu’aussitôt, il se remémorait ce qui s’est passé comme événement ce jour là. Il vivait beaucoup dans le passé et n’était pas bien dans notre époque. Cependant, il se tenait informé de tout, écoutait sa petite radio le matin en permanence, dans la caravane où il s’était réfugié au fond d’un terrain quasi inaccessible, connu de personne, sauf de quelques voisins…

Nous parlions de livres aussi, car il lisait le soir, à la lumière d’une lampe tempête ; 2 lampes avaient failli tout brûler et il avait failli disparaître avec ; il  ne faisait attention à rien, les chats avaient tous les droits, il se fichait de tout, et les débuts d’incendie n’étaient pas rarissimes.

Une anecdote : je lui avais prêté un livre de 500 pages, sur la vie du Duc d’ Annale, 5 ° fils du dernier roi de France, Louis Philippe. Nous en parlions, et, à propos d’un épisode de cette vie intense et mouvementée, il s’est mis, avant même d’avoir lu le bouquin, à me servir des explications sur des passages énigmatiques de l’existence de ce personnage ; je n’en revenais pas ! Il m’a emprunté le livre, a trouvé qu’il n’était pas bien écrit, qu’il n’avait rien appris, et l’a abandonné, je ne l’ai jamais récupéré !

Il m’appelait pas mon prénom, mais ce n’était pas réciproque, je ne me suis jamais permis de l’appeler autrement que « Mr B…… » et le vouvoyer. Il ne m’a jamais demandé de changer cette méthode, il avait pourtant 3 ans de moins que moi.

Il était très poli et même prévenant; il parlait un français parfait, avec un vocabulaire choisi, un peu précieux parfois, même. Par exemple, il me demandait souvent des nouvelles de « Madame ma mère » très âgée, que j’allais régulièrement voir dans ses montagnes de Haute Savoie avant qu’elle ne décède à 101 ans en 2012.

Il croyait en Dieu, avait une foi sincère et invoquait souvent la grâce du Seigneur, pour les autres.

Il était joyeux et ne se plaignait jamais de lui. Les seuls drames vécus avec lui, outre les incendies et les vols, étaient la mort ou la disparition d’un de ses chats ! Il était alors effondré, retourné, le cherchait durant des jours, et une fois le cadavre retrouvé, il offrait à ce pauvre chat une sépulture digne de son amour pour lui.

C’était émouvant, et il en parlait abondamment, évoquant sa vie, son caractère, ses qualités, comme s’il perdait un membre de sa famille.

L’hiver, nous allions chercher un poêle que bien souvent la conférence lui offrait ; nous n’allions pas le laisser mourir de froid dans sa caravane pourrie, croulante, sans eau ni électricité!

On se voyait tous les 8 ou 10 jours, en prenant rdv par téléphone, il avait beaucoup de connaissances finalement, on l’appréciait pour son intelligence, il savait y faire avec chacun, il était de  bonne compagnie avec ceux qu’il appréciaient.

Il souffrait d’hypertension, mais il ne se soignait qu’occasionnellement, « à quoi bon, disait il ! » il se laissait  aller, il était difficile de le guider.

Lorsque je l’ai rencontré il y a 8 ans, il était toujours domicilié dans les Alpes Maritimes, pour sa banque, la CPAM, le courrier … j’ai finalement obtenu qu’il me laisse faire les changements d’adresse, et je l’ai fait transférer à Fréjus. C’était tout simple, mais cela l’embêtait de s’en occuper.

Les services sociaux de la ville le suivaient régulièrement.

Quelques mois avant sa disparition, l’ayant trouvé moins alerte, fatigué, maigri, j’ai alerté les services sociaux en leur demandant de trouver un refuge pour l’hiver. Il avait refusé l’offre, ne voulant pas quitter ses chats !

Il passa l’hiver, puis son état se dégradant , l’offre fut réitérée, et il fut question de le loger dans un refuge, avec une chambre au chaud, et un seul de ses chats ! Je pense qu’il n’a pas supporté l’idée d’abandonner ses chats, à l’association « Les amis des chats errants de l’ Est Var« , dont il était membre.

Le samedi, je suis allé le chercher chez lui, il n’a pas voulu m’accompagner pour faire notre « shopping » , il était fatigué, avec une barbe de 8 jours, à bout de souffle, et toujours rien sur sa prochaine installation dans ce foyer retenu pour lui. Nous nous sommes quittés, il était abattu. Il était en haillons, pour la 1ère fois sale, et amorphe.

En rentrant chez moi, j’ai dit à ma femme mon inquiétude, à son sujet, mais j’espérais qu’il finisse par intégrer ce foyer. Au moins pour un temps mais je me doutais bien qu’il risquait de nous faire un faux bond de dernière minute. Il ne disait rien, mais cela le taraudait d’abandonner ses chats.

Et il en est mort ! il a préféré partir en premier, tout seul, il avait trop de cœur, et ce dernier a lâché.

Je l’avais quitté un samedi en fin d’après midi, et, le lundi, un de ses copains m’a appelé, à 8h, pour m’annoncer qu’il venait d’être découvert inanimé à côté de sa caravane par des ouvriers du chantier, qui l’avaient contraint de pousser sa caravane de quelques mètres sur ce terrain en friche.

Il nous a ainsi quitté, sans histoire, lui que j’aimais tant ! on était triste, mais, petite satisfaction : il a eu des obsèques dignes, il ne fut pas enterré comme un chien, il y avait un adjoint au maire, le représentant des anciens combattants avec le drapeau français, qui lui fit un hommage très noble, 2 dames, un chauffeur de bus, et… une fille, son mari et une adolescente ! il avait parait-il eu cette fille, dont  tout le monde ignorait l’existence, qui vivait à Cannes, avec qui il n’avait plus de contact depuis 25 ans ! on peut comprendre qu’il fut désabusé et ne trouvait d’amour que dans ses chats !

Seul regret à cette sépulture : aucun prêtre pour prononcer une prière, Vincent l’aurait pourtant bien mérité ! Ce fut un jour sombre.

J’ai perdu un ami,  je ne l’oublie pas, je garde de bons souvenirs de lui.

Merci, cher Vincent, de vous avoir rencontré !

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