Lingeries et friperies de la SSVP dans le monde

Le Maga­sin d’Oc­ca­sion (ou Fripe­rie) peut-il répondre au cri de la terre et au cri des pauvres ?

par | Avr 2, 2024 | Actua­li­tés, Société Saint-Vincent-de-Paul

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« Mais aujour­d’hui, il faut se rendre compte qu’une véri­table approche écolo­gique devient toujours une approche sociale ; elle doit inté­grer les ques­tions de justice dans les débats sur l’en­vi­ron­ne­ment, afin d’en­tendre à la fois le cri de la terre et celui des pauvres. » Pape François – Laudato si’

« La ques­tion qui agite le monde aujour­d’hui est une ques­tion sociale. C’est une lutte entre ceux qui n’ont rien et ceux qui ont trop. C’est le choc violent de l’opu­lence et de la pauvreté qui fait trem­bler le sol sous nos pieds. Notre devoir de chré­tiens est de nous jeter entre ces deux camps pour accom­plir par l’amour ce que la justice seule ne peut faire » – Bien­heu­reux Frédé­ric Ozanam

Dans ce choc moderne entre l’opu­lence et la pauvreté, un dialogue est néces­saire pour vrai­ment comprendre comment le secteur de la distri­bu­tion cari­ta­tive, le Maga­sin d’oc­ca­sion de la SSVP en parti­cu­lier, peut amélio­rer le modèle commer­cial de la “fast fashion” qui consiste à produire, consom­mer et élimi­ner de manière impor­tante des vête­ments à bas prix, et ce faisant, répondre de manière plus authen­tique aux cris de la terre et des pauvres.

Le rôle de la SSVP dans l’in­dus­trie mondiale de la mode

Avant la pandé­mie de Covid-19, les reve­nus de l’in­dus­trie mondiale de la mode étaient esti­més entre 1,7 et 2,5 milliards de dollars (Euro­mo­ni­tor et McKin­sey), le secteur employant égale­ment plus de 75 millions de personnes (soli­da­ri­ty­centre.org). Certains seront surpris d’ap­prendre que la SSVP est un acteur mondial dans ce secteur par à un réseau estimé à plus de 1 600 fripe­ries dans le monde, prin­ci­pa­le­ment en Amérique du Nord (ÉUA 550, Canada 100), en Austra­lie (633), en Irlande (230), en Nouvelle-Zélande (plus de 60) et en Angle­terre et au Pays de Galles (50).  Grâce à l’évo­lu­tion du compor­te­ment des consom­ma­teurs, sous l’im­pul­sion de mili­tants pour le climat, des ache­teurs éthiques, des chas­seurs de bonnes affaires et des collec­tion­neurs de vête­ments “vintage”, les vête­ments d’oc­ca­sion ou le « thrif­ting », comme on l’ap­pelle désor­mais, connaissent une crois­sance expo­nen­tielle à l’échelle mondiale, avec un chiffre d’af­faires qui devrait dépas­ser les 351 milliards de dollars en 2027 (statista.com).

Le Maga­sin d’oc­ca­sion de la SSVP – Bien plus qu’un maga­sin de charité

Le person­nel et les béné­voles qui travaillent dans nos boutiques de bien­fai­sance, ainsi que ceux qui les fréquentent en tant que clients ou dona­teurs, comprennent leur véri­table valeur:

  • Une source de vête­ments et d’ar­ticles ména­gers abor­dables au cœur des commu­nau­tés qui en ont le plus besoin.
  • Une alter­na­tive d’achat éthique et durable
  • Un ambas­sa­deur de la marque SSVP et une porte d’en­trée vers nos services
  • Un centre commu­nau­taire pour les personnes décon­nec­tées de la société en raison de la pauvreté ou d’autres circons­tances créant l’iso­le­ment.
  • Un envi­ron­ne­ment accueillant pour les deman­deurs d’asile et les réfu­giés qui peuvent faire du béné­vo­lat et appor­ter une contri­bu­tion signi­fi­ca­tive à la commu­nauté dans laquelle ils espèrent s’ins­tal­ler.
  • Un atout commu­nau­taire ines­ti­mable qui offre à tous les habi­tants de la région la possi­bi­lité de donner de leur temps ou de faire don de vête­ments ou d’ar­ticles ména­gers usagés.
  • Une collecte de fonds essen­tielle pour les confé­rences et les conseils.

Cepen­dant, une étude récente, réali­sée par la Charity Retail Asso­cia­tion au Royaume-Uni, a égale­ment iden­ti­fié que pour chaque livre ster­ling inves­tie dans les boutiques de bien­fai­sance, 7,35 livres ster­ling de valeur sociale sont géné­rées, créant une valeur sociale supplé­men­taire de 75,3 milliards de livres ster­ling dans tout le Royaume-Uni en 2022. À cela s’ajoutent plus de 900 millions d’eu­ros de reve­nus annuels pour les asso­cia­tions cari­ta­tives mères.

Préoc­cu­pa­tions envi­ron­ne­men­tales et sociales

Mais il n’y a pas que des bonnes nouvelles ! Nous savons désor­mais que l’in­dus­trie de la mode est égale­ment l’un des plus grands pollueurs de la planète, la chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment textile émet­tant plus de 3,3 milliards tonnes métriques de gaz à effet de serre par an (Quan­tis, 2018), soit plus que tous les vols inter­na­tio­naux et le trans­port mari­time combi­nés. Les chan­ge­ments clima­tiques ont un impact dévas­ta­teur sur les popu­la­tions mondiales, les experts prévoyant que jusqu’à 1,2 milliard de personnes (réfu­giés clima­tiques) dans le monde pour­raient être dépla­cées par la montée du niveau des mers et d’autres phéno­mènes météo­ro­lo­giques extrêmes d’ici 2050 (The Ecolo­gi­cal Threat Regis­ter). L’em­preinte carbone de l’in­dus­trie de la mode s’étend de la surpro­duc­tion de vête­ments “fast fashion”, prin­ci­pa­le­ment en Asie, à sa surcon­som­ma­tion dans les pays du Nord, en passant par l’ex­por­ta­tion et l’en­voi de vête­ments vers de nombreux marchés, dont l’Afrique, dans une démarche quali­fiée de « colo­nia­lisme du déchet ».  Ex-Summary-Trashion-_FINAL.pdf (chan­ging­mar­kets.org)

Problèmes de pré-consom­ma­tion

On estime que 150 milliards de vête­ments sont fabriqués chaque année, prin­ci­pa­le­ment en Asie et de plus en plus à partir de maté­riaux synthé­tiques non biodé­gra­dables, dans une indus­trie connue pour ses mauvaises condi­tions de travail. Ces matières synthé­tiques sont prin­ci­pa­le­ment consti­tuées de poly­es­ter, de poly­amide et d’acry­lique à base de plas­tique lesquels polluent aujour­d’hui nos cours d’eau et notre chaîne alimen­taire. Au cours du proces­sus de fabri­ca­tion, des gaz à effet de serre tels que le protoxyde d’azote sont libé­rés dans l’at­mo­sphère. L’oxyde nitreux (N2O) est un type de gaz à effet de serre 300 fois plus puis­sant que le dioxyde de carbone (Over­view of Green­house Gases |US EPA). Le secteur dépend égale­ment en grande partie de ressources non renou­ve­lables – 98 millions de tonnes au total par an – notam­ment du pétrole pour produire des fibres synthé­tiques, des engrais pour culti­ver le coton et des produits chimiques pour produire, teindre et apprê­ter les fibres et les textiles (Fonda­tion Ellen MacAr­thur).

On estime égale­ment à 40 millions le nombre de personnes, prin­ci­pa­le­ment des femmes et des jeunes filles, qui travaillent de longues heures dans des usines de vête­ments à de bas salaires, dans des condi­tions de travail peu hygié­niques et dange­reuses, tout en étant expo­sées à des substances nocives, notam­ment des tein­tures pour tissus. On estime que sur les 3 500 produits chimiques utili­sés dans la fabri­ca­tion des vête­ments, 750 sont nocifs.

La surcon­som­ma­tion de Fast Fashion:

Fast Fashion – terme dési­gnant les vête­ments bon marché et de mauvaise qualité, produits rapi­de­ment pour répondre aux nouvelles tendances (earth.org)

L’in­dus­trie de la mode, fervent défen­seur du capi­ta­lisme de consom­ma­tion, conti­nuera à fabriquer des vête­ments bon marché et de mauvaise qualité tant que nous conti­nue­rons à les ache­ter et que nous consom­me­rons des textiles à un niveau sans précé­dent et non durable. Les consom­ma­teurs, dont beau­coup sont désor­mais équi­pés de moyens numé­riques, veulent une mode plus rapide et moins chère que jamais et se gavent de Fast Fashion en raison de sa dispo­ni­bi­lité et de son faible coût.  Le Nord mondial consomme et jette aujour­d’hui plus de textiles que jamais aupa­ra­vant. On estime qu’un camion de textiles est déversé ou inci­néré chaque seconde de chaque jour (Ellen MacAr­thur Foun­da­tion, 2017).

L’un des premiers parti­sans du consu­mé­risme, le pion­nier de la publi­cité Ernest Elmo Calkins, a parlé d’ »ingé­nie­rie de la consom­ma­tion » et de la néces­sité de créer une demande arti­fi­cielle pour stimu­ler les ventes. Au cœur de cette approche se trou­vait la tenta­tive de convaincre les consom­ma­teurs que le produit qu’ils avaient utilisé était désor­mais épuisé. Une combi­nai­son de marke­ting et de consu­mé­risme a depuis été utili­sée par les fabri­cants pour stimu­ler les ventes par l’ »obso­les­cence plani­fiée » de produits parfai­te­ment réuti­li­sables. Calkins a écrit : « Pour que les gens achètent plus de marchan­dises, il est néces­saire de dépla­cer ce qu’ils ont déjà, toujours utile, mais dépassé, démodé, obso­lète ».

Problèmes post-consom­ma­tion

Rien qu’en Répu­blique d’Ir­lande, on estime que 170 000 tonnes de textiles post-consom­ma­tion sont géné­rées chaque année, dont 64 000 tonnes sont élimi­nées par le biais des déchets ména­gers. (www.gov.ie). On estime que 44 500 tonnes sont vendues pour être réuti­li­sées, tandis que 15 000 tonnes sont recy­clées.

On estime que dans l’en­semble de l’UE, ce chiffre s’élève à 5,8 millions de tonnes, soit 11 kg de textiles jetés pour chaque citoyen de l’UE. (Reuters). À partir de janvier 2025, les citoyens de l’UE devront se débar­ras­ser de ces textiles dans des boutiques de charité, des banques de vête­ments ou d’autres centres de dons, et ne seront pas auto­ri­sés à les mettre dans les ordures ména­gères. Cette mesure s’ins­crit dans le cadre d’une initia­tive plus large de l’UE en faveur d’une plus grande circu­la­rité, confor­mé­ment à l’objec­tif de déve­lop­pe­ment durable des Nations unies.

Le secteur cari­ta­tif de la vente au détail réuti­lise géné­ra­le­ment 30 à 40 % des textiles donnés et vend le reste à des recy­cleurs ou à des expor­ta­teurs de vête­ments. Les recy­cleurs irlan­dais classent et exportent 80 % des textiles dispo­nibles, 15 % étant desti­nés à l’ex­trac­tion de fibres et les 5 % restants étant vendus comme combus­tible dérivé des réfu­giés (CRD). Une grande partie de ces textiles expor­tés se retrouvent sur des marchés afri­cains tels que Kanta­manto à Accra, au Ghana, où l’on estime que 15 millions de vête­ments de seconde main arrivent chaque semaine, dont beau­coup ne sont pas clas­sés. On estime que jusqu’à 40 % des textiles impor­tés sont impropres à la réuti­li­sa­tion et sont ensuite mis en décharge ou inci­né­rés, polluant ainsi la terre, la mer et l’air. Voir la photo de textiles jetés sur la plage de James­town, à Accra.

La Fonda­tion Or a mis l’ac­cent sur les problèmes du Ghana, https://theor.org/, tandis que Chan­ging Markets a large­ment fait état des problèmes du Kenya, accu­sant la société occi­den­tale de s’en­ga­ger dans un « colo­nia­lisme des déchets ».

Penser globa­le­ment, agir loca­le­ment

En plus d’être un acteur mondial dans le secteur des textiles de seconde main, SVP est un membre asso­cié de l’UNESCO, un membre du Global Catho­lic Climate Move­ment, un conseiller spécial du Conseil écono­mique et social des Nations unies et est entiè­re­ment aligné sur les 17 objec­tifs de déve­lop­pe­ment durable des Nations unies (www.ssvp­glo­bal.org).

En Irlande, SVP retail reçoit entre 15 000 et 20 000 tonnes de textiles donnés et a déve­loppé un modèle commer­cial circu­laire qui comprend un réseau de centres de collecte, de tri et de redis­tri­bu­tion des textiles appe­lés Order Fulfilment Centres (OFC) qui seront bien­tôt connec­tés à nos maga­sins grâce à un système de point de vente élec­tro­nique (EPOS). Cette tech­no­lo­gie sera utili­sée pour suivre la demande des clients dans le réseau natio­nal de maga­sins et faci­li­ter le trans­fert des stocks excé­den­taires d’autres sites pour répondre à ce besoin. Cela contri­buera gran­de­ment à intro­duire une plus grande circu­la­rité tout en luttant contre la pauvreté en Irlande, mais n’est-il pas temps que nous commen­cions à penser globa­le­ment ET à agir globa­le­ment ?

Défis et oppor­tu­ni­tés à venir

Notre planète ne peut s’ac­com­mo­der de notre culture du gaspillage, qui consiste à « prendre, fabriquer et jeter », en parti­cu­lier lorsqu’il s’agit de textiles. Le commerce cari­ta­tif, et donc le SVP Retail, offre un réel espoir dans la lutte pour ralen­tir les effets néfastes de la « fast fashion ». En Irlande, et dans de nombreux autres pays dotés de boutiques de charité, nous réali­sons des progrès signi­fi­ca­tifs en matière de réuti­li­sa­tion des vête­ments au niveau local, mais n’est-il pas temps d’en­ta­mer une conver­sa­tion sur la manière dont les confé­rences SVP peuvent avoir accès à certains des vête­ments excé­den­taires que nous, prin­ci­pa­le­ment dans le Nord, expor­tons indi­rec­te­ment vers leurs pays, prin­ci­pa­le­ment dans le Sud, par l’in­ter­mé­diaire de socié­tés de recy­clage et d’ex­por­ta­tion ?  Si ce sujet pouvait être abordé de manière signi­fi­ca­tive, SVP Retail répon­drait vrai­ment au cri de la terre et au cri des pauvres.

Le pape François nous lance à tous un défi dans Laudato Si et demande : « Est-il réaliste d’es­pé­rer que ceux qui sont obsé­dés par la maxi­mi­sa­tion des profits s’ar­rêtent pour réflé­chir aux dommages envi­ron­ne­men­taux qu’ils lais­se­ront aux géné­ra­tions futures ? Là où seul le profit compte, il ne peut y avoir de réflexion sur les rythmes de la nature, ses phases de décom­po­si­tion et de régé­né­ra­tion, ni sur la complexité des écosys­tèmes qui peuvent être grave­ment pertur­bés par l’in­ter­ven­tion humaine ».

Par Dermot McGil­lo­way, SSVP Irlande
Source : https://www.ssvp­glo­bal.org/