Précaire et pourtant solidaire

Jeannette à Paris, en mars dernier.

Aider me permet de rencontrer Dieu dans mon prochain. Je comprends la situation des personnes accompagnées.

Sa longue écharpe orange tranche sur son blou­son bleu pâle. Jean­nette [prénom modi­fié] sort du métro, un peu perdue dans ce quar­tier de Paris qu’elle ne connaît pas bien. Malgré tout, la foule, les rames bondées et la longue heure de trajet, elle sourit. « Merci de me donner la parole, je suis heureuse de m’ex­pri­mer.  » Celle qui n’a rien ou presque – pas de toit, pas de travail et un dossier de papiers en cours – a accepté d’em­blée de témoi­gner pour le maga­zine de la Société de Saint-Vincent-de-Paul.

 

La famille de saint Vincent de Paul

Aujour­d’hui quinqua­gé­naire, Jean­nette a pendant long­temps été proche d’une congré­ga­tion reli­gieuse tour­née vers le soin. Elle commence sa vie profes­sion­nelle dans un hôpi­tal au Burkina Faso. « J’ac­com­pa­gnais les méde­cins lors des visites aux malades. C’est à cette occa­sion que j’ai entendu parler de saint Vincent : l’hô­pi­tal était géré par les Frères de Saint-Vincent-de-Paul. »

Arri­vée en France quelques années plus tard pour complé­ter sa forma­tion d’aide-soignante, elle est héber­gée chez des amis jusqu’au jour où elle doit quit­ter leur loge­ment. « Le curé de ma paroisse m’a parlé de la Confé­rence, en enten­dant Saint-Vincent-de-Paul, ça a fait tilt à mes oreilles !  » En confiance grâce au patro­nage de Vincent, apôtre de la charité, Jean­nette contacte Bernard, le président de l’équipe. Elle évoque l’aide maté­rielle reçue et elle insiste sur l’ac­cueil par l’équipe. « J’ai trouvé une famille. Comme on le dit dans l’Évan­gile : « Qu’il est doux pour des frères et sœurs d’être ensemble ! » (ps. 132). » Rapi­de­ment et malgré sa situa­tion toujours précaire, Jean­nette propose son aide à l’équipe locale. « Je voulais deve­nir béné­vole, j’ai insisté auprès de Bernard, il a accepté. »

 

Une béné­vole parmi les autres

Aujour­d’hui, Jean­nette est donc l’une des quinze béné­voles de l’équipe et parti­cipe aux actions locales (aide alimen­taire, vestiaire pour jeunes enfants et visite à domi­cile). « Nous livrons les colis chez les personnes accom­pa­gnées, raconte Bernard. Cela permet de prendre le temps de discu­ter et de nouer des liens. » Deux fois par semaine, Jean­nette est à son poste pour la prépa­ra­tion des colis, dont elle béné­fi­cie aussi. « On ne se voit pas la lais­ser repar­tir à l’hô­tel social les mains vides ! », note Bernard. Mais, comme deux autres femmes dans son cas, l’ac­tion de Jean­nette n’est pas condi­tion­née au béné­vo­lat. « Nous ne faisons pas de diffé­rence entre membres de l’équipe et nous savons qu’elles ne cherchent pas à en tirer profit », insiste le président. La parti­ci­pa­tion de personnes en situa­tion précaire ou fragile est une richesse pour l’équipe : « Elles apportent un autre regard, du fait qu’elles-mêmes vivent la préca­rité. Jean­nette a les pieds sur terre, elle nous rappelle à l’ordre parfois, dans la façon dont nous agis­sons avec les plus fragiles.  »

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Un regard, une main tendue

Comment vivre ce béné­vo­lat quand on ne sait pas où on dormira le soir même ? Quand on dépend du 115 ou de l’aide de quelques amis ? Jean­nette sourit sans éluder les diffi­cul­tés. Bien sûr elle reçoit de l’aide, elle a même pu trou­ver quelques heures de travail – légal – auprès d’une dame très âgée.

Mais l’aide-soignante préfère insis­ter sur son souci d’ai­der celui qui a encore moins qu’elle. « Aider m’em­pêche de me foca­li­ser sur mes problèmes. Et puis, cela me permet de rencon­trer Dieu dans mon prochain. » Le béné­vo­lat de Jean­nette s’ins­crit dans une atti­tude natu­relle pour elle depuis son adoles­cence. « À l’école, je collec­tais les restes de repas pour les élèves qui ne mangeaient pas à leur faim. »

Précaire parmi les précaires, elle se montre à l’écoute, présente, tout simple­ment. « Je comprends leur situa­tion. Comme le disent les fonda­teurs de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, il suffit d’un regard, d’une main tendue. Je sens la main cachée de Dieu dans ces moments, Il passe par les hommes pour aider les plus fragiles.  »

Profon­dé­ment croyante, Jean­nette est heureuse de son béné­vo­lat à la Société de Saint-Vincent-de-Paul. « Je parti­cipe aux récol­lec­tions avec l’équipe. C’est un moment impor­tant pour moi. Je prends le temps de relire l’an­née : que dois-je amélio­rer dans mon atti­tude pour être béné­vole dans cette asso­cia­tion ?  » Des moments précieux aussi pour parta­ger des idées ou appor­ter du récon­fort à un béné­vole en diffi­culté.

Elle voudrait racon­ter encore, Jean­nette, mais l’heure tourne et elle doit repar­tir vers l’hô­tel social où elle dort cette semaine. À peine le temps d’une photo, la longue écharpe orange illu­mine  la grisaille de la ville. Une fois dans le métro, Jean­nette pour­suit la conver­sa­tion par messages vocaux : « L’équipe de la Société de Saint-Vincent-de-Paul a remis en moi la joie et l’amour qui s’étaient enfuis. Ensemble on peut s’épau­ler pour rejoindre ceux qui sont en diffi­culté.  »