Précaire et pourtant solidaire
Aider me permet de rencontrer Dieu dans mon prochain. Je comprends la situation des personnes accompagnées.
Sa longue écharpe orange tranche sur son blouson bleu pâle. Jeannette [prénom modifié] sort du métro, un peu perdue dans ce quartier de Paris qu’elle ne connaît pas bien. Malgré tout, la foule, les rames bondées et la longue heure de trajet, elle sourit. « Merci de me donner la parole, je suis heureuse de m’exprimer. » Celle qui n’a rien ou presque – pas de toit, pas de travail et un dossier de papiers en cours – a accepté d’emblée de témoigner pour le magazine de la Société de Saint-Vincent-de-Paul.
La famille de saint Vincent de Paul
Aujourd’hui quinquagénaire, Jeannette a pendant longtemps été proche d’une congrégation religieuse tournée vers le soin. Elle commence sa vie professionnelle dans un hôpital au Burkina Faso. « J’accompagnais les médecins lors des visites aux malades. C’est à cette occasion que j’ai entendu parler de saint Vincent : l’hôpital était géré par les Frères de Saint-Vincent-de-Paul. »
Arrivée en France quelques années plus tard pour compléter sa formation d’aide-soignante, elle est hébergée chez des amis jusqu’au jour où elle doit quitter leur logement. « Le curé de ma paroisse m’a parlé de la Conférence, en entendant Saint-Vincent-de-Paul, ça a fait tilt à mes oreilles ! » En confiance grâce au patronage de Vincent, apôtre de la charité, Jeannette contacte Bernard, le président de l’équipe. Elle évoque l’aide matérielle reçue et elle insiste sur l’accueil par l’équipe. « J’ai trouvé une famille. Comme on le dit dans l’Évangile : « Qu’il est doux pour des frères et sœurs d’être ensemble ! » (ps. 132). » Rapidement et malgré sa situation toujours précaire, Jeannette propose son aide à l’équipe locale. « Je voulais devenir bénévole, j’ai insisté auprès de Bernard, il a accepté. »
Une bénévole parmi les autres
Aujourd’hui, Jeannette est donc l’une des quinze bénévoles de l’équipe et participe aux actions locales (aide alimentaire, vestiaire pour jeunes enfants et visite à domicile). « Nous livrons les colis chez les personnes accompagnées, raconte Bernard. Cela permet de prendre le temps de discuter et de nouer des liens. » Deux fois par semaine, Jeannette est à son poste pour la préparation des colis, dont elle bénéficie aussi. « On ne se voit pas la laisser repartir à l’hôtel social les mains vides ! », note Bernard. Mais, comme deux autres femmes dans son cas, l’action de Jeannette n’est pas conditionnée au bénévolat. « Nous ne faisons pas de différence entre membres de l’équipe et nous savons qu’elles ne cherchent pas à en tirer profit », insiste le président. La participation de personnes en situation précaire ou fragile est une richesse pour l’équipe : « Elles apportent un autre regard, du fait qu’elles-mêmes vivent la précarité. Jeannette a les pieds sur terre, elle nous rappelle à l’ordre parfois, dans la façon dont nous agissons avec les plus fragiles. »
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Un regard, une main tendue
Comment vivre ce bénévolat quand on ne sait pas où on dormira le soir même ? Quand on dépend du 115 ou de l’aide de quelques amis ? Jeannette sourit sans éluder les difficultés. Bien sûr elle reçoit de l’aide, elle a même pu trouver quelques heures de travail – légal – auprès d’une dame très âgée.
Mais l’aide-soignante préfère insister sur son souci d’aider celui qui a encore moins qu’elle. « Aider m’empêche de me focaliser sur mes problèmes. Et puis, cela me permet de rencontrer Dieu dans mon prochain. » Le bénévolat de Jeannette s’inscrit dans une attitude naturelle pour elle depuis son adolescence. « À l’école, je collectais les restes de repas pour les élèves qui ne mangeaient pas à leur faim. »
Précaire parmi les précaires, elle se montre à l’écoute, présente, tout simplement. « Je comprends leur situation. Comme le disent les fondateurs de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, il suffit d’un regard, d’une main tendue. Je sens la main cachée de Dieu dans ces moments, Il passe par les hommes pour aider les plus fragiles. »
Profondément croyante, Jeannette est heureuse de son bénévolat à la Société de Saint-Vincent-de-Paul. « Je participe aux récollections avec l’équipe. C’est un moment important pour moi. Je prends le temps de relire l’année : que dois-je améliorer dans mon attitude pour être bénévole dans cette association ? » Des moments précieux aussi pour partager des idées ou apporter du réconfort à un bénévole en difficulté.
Elle voudrait raconter encore, Jeannette, mais l’heure tourne et elle doit repartir vers l’hôtel social où elle dort cette semaine. À peine le temps d’une photo, la longue écharpe orange illumine la grisaille de la ville. Une fois dans le métro, Jeannette poursuit la conversation par messages vocaux : « L’équipe de la Société de Saint-Vincent-de-Paul a remis en moi la joie et l’amour qui s’étaient enfuis. Ensemble on peut s’épauler pour rejoindre ceux qui sont en difficulté. »