190 ans au service des plus fragiles

Lancée en 1833 par Frédéric Ozanam et ses amis, sans internet ni smartphone, la Société de Saint-Vincent-de-Paul est aujourd'hui un réseau (social) mondial de charité. Elle rayonne dans plus de 150 pays du monde, grâce à l'action des bénévoles qui poursuivent l’œuvre du fondateur avec conviction et inventivité.

Dossier réalisé par Meghann Marsotto, pigiste

Dans les confé­rences qui se tiennent à la pension pour étudiants que dirige Emma­nuel Bailly – à 38 ans il est le plus âgé des co-fonda­teurs de la Société de Saint-Vincent-de-Paul (SSVP) – les jeunes débattent de philo­so­phie, de droit, de méde­ci­ne… pour prépa­rer leur vie profes­sion­nelle future. C’est au cours de ces échanges que naît la voca­tion d’Oza­nam, 20 ans à peine. « Des étudiants athées ont souli­gné que le chris­tia­nisme de l’époque ne faisait plus aucune œuvre de charité attes­tant de la foi, contrai­re­ment à ce qui avait pu se voir à d’autres époques notam­ment au XVIIe siècle avec saint Vincent de Paul », explique Chris­tian Dubié, président du Conseil dépar­te­men­tal du Cher. Pour Frédé­ric Ozanam, le reproche est juste. « Ce fut alors que nous nous dîmes : Eh bien, à l’œuvre ! […] Secou­rons donc notre prochain, comme le faisait Jésus-Christ et mettons notre foi sous la protec­tion de la charité. » (Discours à Florence, 1853).

L’objec­tif reste inchangé depuis les origines, en 1833, mais très vite les actions se diver­si­fient auprès des prison­niers, des soldats, des malades ou encore des orphe­lins. Outre la distri­bu­tion de bons de pain, de bois ou d’épi­ce­rie, des patro­na­ges* sont créés. Il s’agit de lieux d’ac­cueil, de diver­tis­se­ment et de soin à la jeunesse désœu­vrée que des laïcs vont caté­chi­ser, ce qui est impos­sible aux prêtres dans la France poli­tique­ment tendue et anti­clé­ri­cale de l’après Révo­lu­tion de 1830. C’est ainsi que le confrère Paulin Enfert (dont la cause de béati­fi­ca­tion est en cours) ouvre en 1891 à Paris une immense soupe popu­laire, La Mie de pain, qui existe toujours aujour­d’hui.


LE « COUTEAU SUISSE » DU SECTEUR CARI­TA­TIF

De nos jours, la SSVP peut être quali­fiée de « couteau suisse » du secteur cari­ta­tif. Elle répond par une grande diver­sité d’ini­tia­tives aux diffé­rentes facettes de la pauvreté. Selon l’In­see, une personne peut être quali­fiée en situa­tion de pauvreté abso­lue lorsqu’elle est confron­tée à cinq (ou plus) diffi­cul­tés sur une liste de treize priva­tions pour raisons finan­cières (dont : avoir des dettes, l’im­pos­si­bi­lité de se chauf­fer, se meubler, s’ache­ter des vête­ments, ou encore ne pas dispo­ser d’une connexion privée à inter­net ou pouvoir partir en vacances). Pour chacune de ces priva­tions la SSVP a une réponse : distri­bu­tions alimen­taires, vestiaires, loge­ments d’ur­gence, événe­ments convi­viaux, séjours de vacances, dons de véhi­cu­les… (lire le dossier du n° 251) L’ima­gi­na­tion des béné­voles est extrê­me­ment fertile pour soula­ger le quoti­dien des plus vulné­rables. Chacun est encou­ragé à prendre des initia­tives grâce au modèle de gouver­nance basé sur le prin­cipe de subsi­dia­rité (lire l’en­tre­tien de Pierre-Yves Gomez). Un modèle qui promeut la rencontre de l’autre, sans a priori, pour un enri­chis­se­ment mutuel.

SERVICE SOCIAL, PENSÉE SOCIALE, POLI­TIQUE SOCIALE

Fré­dé­ric Ozanam fait partie d’un courant de pensée pré­cur­seur du catho­li­cisme social. « Beau­coup d’é­co­no­mistes chré­tiens se sont deman­dé, dès le début de la révo­lu­tion indus­trielle, pourquoi le pays s’en­ri­chis­sait et en même temps, ceux qui parti­ci­paient à sa trans­for­ma­tion voyaient leurs condi­tions de vie se dégra­der », explique Matthieu Brejon de Laver­gnée, profes­seur d’his­toire contem­po­raine. Selon Didier Decau­din, anima­teur de la commis­sion spiri­tuelle et 2e vice- pré­sident natio­nal de l’as­so­cia­tion, « Ozanam a très rapi­de­ment réflé­chi à la façon de légi­fé­rer pour répa­rer ou évi­ter ces injus­tices, à travers la retraite, l’ac­cès à la proprié­té, la prise en compte de la péni­bi­li­té du travail… des sujets extrê­me­ment actuels ». Rencon­trer les plus pré­caires permet un dépla­ce­ment de soi. C’est ce que défendent aujour­d’hui les promo­teurs du « service lear­ning » dans l’en­sei­gne­ment supé­rieur : un appren­tis­sage réci­proque décou­lant d’un service prodi­gué par un jeune à autrui. Cette approche résonne avec la pensée d’Oza­nam qui écrit, le 7 février 1838 : « Il me semble quelque­fois que la SSVP, ainsi placée aux portes des écoles, c’est-à-dire aux sources de la géné­ra­tion nouvelle (…), pour­rait donner quelque impul­sion heureuse à notre pauvre socié­té française et par la France, au monde entier. » Apprendre de l’autre par la rencontre, jusqu’à se bous­cu­ler soi- même, chaque béné­vole le vit aujour­d’hui auprès des personnes accom­pa­gnées. C’é­tait déjà le cas aux origines, comme l’illustre l’his­toire d’Ar­mand de Melun. Cet aris­to­crate « réac­tion­naire » selon Matthieu Brejon de Laver­gnée, re- fusant de servir le nouveau régime, fuit le désœu­vre­ment en rendant visite aux pauvres, d’abord auprès de sœur Rosa­lie Rendu, avant de deve­nir vincen­tien. Auprès des ouvriers, il déve­loppe sa pensée sociale. Élu dépu­té en 1848 sous la Seconde Répu­blique, il étonne la gauche en étant l’un des premiers à propo­ser une loi sur les loge­ments insa­lubres.

UNE SPIRI­TUA­LI­TÉ VINCEN­TIENNE

Depuis le XIXe siècle, les Vincen­tiens sont forte­ment liés à l’É­glise. Ainsi, pour Ozanam, ses confrères devaient être de fervents catho­liques. Aujour­d’hui, l’as­so­cia­tion accueille plus large­ment, chacun pouvant s’en­ga­ger et chemi­ner selon son souhait (les respon­sa­bi­li­tés doivent en revanche être assu­rées par des personnes catho­liques). Dans la socié­té française contem­po­raine, plus sécu­la­ri­sée, et alors que certaines asso­cia­tions d’ori­gine chré­tienne sont moins reliées à l’É­glise, « il y a ceux qui pensent que le spiri­tuel est le fonde­ment de l’ac­tion chari­table et ceux qui se disent que toutes les bonnes volon­tés peuvent être accueillies », explique Matthieu Brejon de Laver­gnée. Il estime que la SSVP « affiche une vraie origi­na­li­té d’avoir, malgré cette tension, réussi à main- tenir son exigence spiri­tuelle jusqu’à ce jour ». Pierre-Louis Maître, 23 ans, pré­sident de la Confé­rence jeunes d’An­gers (Maine-et-Loire) et membre de la commis­sion jeunes, abonde : « Je trouve que le volet spiri­tuel est vrai­ment impor­tant. Dieu nous envoie en mission, nous sommes ses instru­ments, et notre fil conduc­teur, c’est la chari­té. »

UNE SPIRI­TUA­LITÉ DISCRÈTE

Auprès des personnes aidées, l’évan­gé­li­sa­tion peut se faire par l’exemple : « Les membres adoptent ce que j’ap­pelle « une mystique active » : à travers l’ac­tion sociale ou le service, ils témoignent d’une forte spiri­tua­lité, mais sans l’ex­pli­ci­ter en perma­nence. C’est peut-être ça aussi, la carac­té­ris­tique de la SSVP, décrypte Matthieu Brejon de Laver­gnée : une spiri­tua­lité assez discrète, pas tapa­geuse. Emma­nuel Bailly parlait du « Dieu lent ». Il disait qu’on ne prêche pas l’Évan­gile à un ventre creux. On vient d’abord répondre aux besoins concrets, et éven­tuel­le­ment, au cours des conver­sa­tions, si ça se présente, on peut rentrer dans une démarche plus spiri­tuelle. »

A Saint-Etienne, des membres du Conseil départemental fêtent les 190 ans de la SSVP.

L’imagination des bénévoles est fertile pour soulager le quotidien des plus vulnérables.

Une équipe de jeunes.

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