« Les fragilités relationnelles augmentent »

Précarité, perte de services de proximité en milieu rural, fracture numérique. Nombreux sont les facteurs qui fragilisent le lien social. L’éclairage du sociologue Hadrien Riffaut (chercheur au CERLIS, Fondation de France) sur la solitude, un phénomène qui s’accroît dans notre société. Propos recueillis par Sophie Le Pivain, pigiste.

Pourquoi faire la diffé­rence entre soli­tude et isole­ment ?

L’iso­le­ment est un phéno­mène objec­tif que l’on mesure à l’aide d’in­di­ca­teurs précis. Une personne est dite isolée quand elle a peu ou pas de contacts dans le cadre des cinq cercles de socia­bi­lité suivants : la famille, les amis, les collègues, les asso­cia­tions et les voisins. La soli­tude, elle, corres­pond au senti­ment ou à la repré­sen­ta­tion qu’une personne se fait de son manque de rela­tions. On peut être objec­ti­ve­ment isolé et se sentir seul, ce qui repré­sente la majo­rité des cas. Mais on peut donc aussi être objec­ti­ve­ment isolé et ne pas se sentir seul, comme les personnes qui ont choisi cette situa­tion, par exemple un navi­ga­teur qui fait une course trans­at­lan­tique. De même que l’on peut être entouré et se sentir seul. Dans nos travaux sur la soli­tude, nous avons choisi de bâtir une notion qui tient compte de ces deux réali­tés : c’est la « fragi­lité rela­tion­nelle », un terme qui part du prin­cipe que le rapport au lien est fonda­men­tal pour vivre.

Quelles sont les prin­ci­pales évolu­tions récentes de la soli­tude et de ses diffé­rentes facettes ?

Travaillant sur le sujet depuis plusieurs années, j’ob­serve que les fragi­li­tés rela­tion­nelles augmentent. Aujour­d’hui, 25 % des personnes se disent concer­nées par la soli­tude. Entre 2010 et 2025, la part des personnes objec­ti­ve­ment isolées – celles qui ont peu ou pas de contact dans les cinq cercles de socia­bi­lité – est passée de 9 à 12 %. Ce chiffre monte jusqu’à 30 % quand on intègre les personnes qui ne peuvent comp­ter que sur un réseau de socia­bi­lité.

L’iso­le­ment est aussi très sensible aux éléments conjonc­tu­rels : en 2021, pendant la période Covid, la part des personnes isolées était montée à 24 %. Son augmen­ta­tion est aussi très liée aux pics d’in­fla­tion, car l’iso­le­ment augmente quand les personnes ne peuvent plus rece­voir chez elles du fait de l’aug­men­ta­tion des prix de l’ali­men­ta­tion ou du chauf­fage.

Quelles sont les caté­go­ries d’âge les plus touchées par la soli­tude ?

Selon nos études, la soli­tude touche surtout les jeunes ou les caté­go­ries inter­mé­diaires. Chez les jeunes, cette donnée est très asso­ciée à la problé­ma­tique de la santé mentale. Les 40–55 ans, eux, sont isolés parce qu’ils connaissent un certain épui­se­ment, dû au fait qu’ils doivent s’oc­cu­per de leurs enfants et de leurs parents vieillis­sants, tout en étant parfois en pleine tran­si­tion profes­sion­nelle. Quant aux plus âgés, nous faisons l’hy­po­thèse que, s’ils se déclarent moins seuls, c’est aussi parce qu’ils ont inté­rio­risé le fait que leur âge menait à une perte de lien. Celle-ci est deve­nue une norme à leurs yeux.

Quel lien faites-vous entre la soli­tude et la préca­rité ?

Il y a entre les deux un énorme lien de corré­la­tion, qui ne va pas aller en s’amé­lio­rant, étant donné la situa­tion écono­mique de notre pays. Les personnes à bas reve­nus, celles qui sont au chômage et celles qui sont au foyer se déclarent plus souvent seules. Plus la société se préca­rise, plus l’iso­le­ment augmente.

Ce que l’on constate aussi, c’est l’im­por­tance de l’iso­le­ment lié à la frac­ture numé­rique. Les personnes âgées qui n’ont pas pris le train en marche, celles qui n’ont pas d’ac­cès aux outils infor­ma­tiques, ou encore celles qui ne parlent pas la langue, la vivent très diffi­ci­le­ment. Et, l’aide au numé­rique étant enca­drée juri­dique­ment au titre de la protec­tion des données, il n’est pas facile pour les asso­cia­tions, qui n’ont pas toujours un « réfé­rent numé­rique », de les aider.

Les réseaux sociaux sont-ils un accé­lé­ra­teur de soli­tude ou aident-ils à lutter contre elle ?

Lorsque l’on travaille sur les trajec­toires biogra­phiques de la soli­tude, celle-ci n’étant pas un état figé chez une personne, on se rend compte que les réseaux sociaux peuvent être salu­taires au moment où une personne tombe dans la soli­tude : des personnes phobiques ou anxieuses peuvent par exemple y trou­ver un entre-soi, une sécu­rité qu’elles n’éprouvent pas dans les liens clas­siques. Mais, avec le temps, elles courent le risque de s’y enfer­mer. L’écran devient alors un frein à la socia­li­sa­tion. De nombreuses personnes constatent qu’elles y passent trop de temps et qu’elles perdent le contrôle. Pour­tant, les réseaux sociaux ne remplacent pas les liens clas­siques. 

Sur le terrain, comment lutter effi­ca­ce­ment contre la soli­tude ?

Beau­coup d’as­so­cia­tions pratiquent « l’al­ler-vers », ce qui est d’au­tant plus impor­tant que les personnes isolées sont diffi­ciles à rejoindre. C’est le cas des maraudes par exemple, ou des dispo­si­tifs qui recensent les adresses des personnes âgées lors des plans cani­cule. La média­tion humaine est essen­tielle, il est impor­tant de la péren­ni­ser. Alors que l’iso­le­ment s’ex­prime très forte­ment dans les zones les plus rurales, il faut aussi que les personnes puissent trou­ver un accueil physique de proxi­mité.

 

Hadrien Riffaut, cher­cheur asso­cié au CERLIS, assure depuis 2022 la coor­di­na­tion scien­ti­fique de l’étude annuelle sur les soli­tudes en France de la Fonda­tion de France, pilo­tée par l’Ob­ser­va­toire Philan­thro­pie et Société.

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