La fraternité, repère dans un monde fragile
« La fraternité repose sur la rencontre »
Passée également par Emmaüs, Aurélie El Hassak-Marzorati a été directrice générale du CASP (Centre d’Action Sociale Protestant) pendant six ans. Avec 84 structures, services et dispositifs en Île-de-France, le CASP agit en accueillant, hébergeant et accompagnant des personnes en situation de précarité ou de fragilité. Propos recueillis par Delphine Dauvergne, pigiste
Ancienne directrice du CASP
Aurélie El Hassak-Marzorati
Quelles évolutions constatez-vous concernant les publics que le CASP accompagne ?
Nous sommes davantage confrontés à de multiples visages dans les personnes que nous aidons, notamment dans les structures d’hébergement. Les personnes en situation de grande précarité peuvent être très jeunes, très âgées, avoir des troubles psychiatriques importants, sortir de prison, être migrant, victime de violences conjugales, avoir des enfants en bas âge… Le monde associatif doit s’adapter à cette diversité et essayer de répondre à ces besoins différents. Quand on s’occupe de familles avec enfants, il faudrait du personnel adapté, une salle de devoirs, des jeux… Si on a des personnes âgées, il faudrait des aides-soignants, des aménagements comme du sol antidérapant…
Dans une tribune publiée dans La Croix, vous prôniez « le choix d’une société plus attentive », notamment sur la question du « bien vieillir »…
La question du vieillissement des personnes pauvres intéresse peu. Pourtant, les personnes en situation de grande pauvreté vieillissent beaucoup plus vite. Les centres d’hébergement classiques ne sont pas adaptés à ce public, qui, par exemple, peut avoir des problèmes de perte d’équilibre ou des difficultés psychiatriques. Nos moyens financiers ne nous permettent pas une telle adaptabilité.
À quelles autres difficultés se heurtent les associations de solidarité aujourd’hui ?
La première est financière, car les modèles économiques reposent souvent sur les financements publics, qui sont désormais réduits. Le CASP est financé à 92 % par l’État. De petites associations ferment leurs portes ou sont menacées car elles peinent à atteindre l’équilibre.
On nous demande toujours de faire plus avec moins. Les moyens des associations sont insuffisants, alors que le nombre de personnes en situation de précarité augmente. En six ans, nous avons dû multiplier par deux nos activités.
Nous sommes aussi confrontés à une crise des vocations des travailleurs sociaux, qui, couplée à la diversification des profils accueillis, complexifie nos recrutements.
Comment s’adapte et réagit le monde associatif face à ce contexte ?
Nous sommes poussés à repenser nos modes d’accompagnement et nos actions. La situation politique nous oblige à prendre plus souvent la parole publiquement pour faire du plaidoyer et donner à voir à l’État et aux institutions les difficultés qui sont les nôtres.
Nous sommes aussi obligés de revoir notre communication car nous devons diversifier nos financements, en ciblant les entreprises et les fondations. Cela permet parfois d’impulser des innovations ou de compléter des dispositifs. Par exemple, on va demander à un partenaire privé de fournir du matériel scolaire pour les enfants qu’on accompagne.
On s’inspire aussi parfois des méthodes du monde de l’entreprise, en optimisant le plus possible les coûts matériels, comme avec la mise en place de groupements d’achats.
Enfin, il faut aussi réussir à faciliter la parole des personnes en difficulté, en créant des espaces où elles se sentent assez bien pour s’exprimer. Cela nous permet notamment d’adapter nos projets. Notre conseil des enfants nous a ainsi permis de faire émerger la problématique de l’intimité dans les chambres partagées avec leur famille.
La fraternité est-elle aussi un élément clé pour résister dans ce monde en crise ?
Cela fait 24 ans que j’évolue dans le milieu du social, je constate qu’il y a toujours un élan de solidarité, ce n’est pas l’individualisme qui prime, même chez les nouvelles générations. Cette générosité et ces énergies nourrissent nos associations.
Pour entretenir cette solidarité, le monde associatif a aussi un devoir de pédagogie, pour lutter contre les idées reçues et parler des phénomènes de pauvreté et de migration. J’interviens ainsi régulièrement dans des établissements scolaires. La fraternité, on la comprend quand on comprend la main du frère qu’on tient.
Je suis convaincue que, à partir du moment où on systématise les gestes de compréhension mutuelle, le vivre ensemble est facilité. Je suis confiante en notre capacité à faire ensemble demain.
Nous proposons aussi des Journées de solidarité entreprise (JSE) à des entreprises qui, dans le cadre de leur politique RSE, permettent à leurs salariés de participer à un projet, par exemple un chantier de peinture d’un centre d’hébergement. Passer un moment ensemble en rendant un service très simple permet de favoriser des moments de rencontres. C’est un joli geste de réciprocité qui fait du bien à la société. Il faut privilégier ce type d’actions modestes, car la fraternité repose sur de la rencontre.