« Les inégalités continuent de se creuser »
La fraternité, repère dans un monde fragile
Devant un monde en crise dont les problématiques évoluent constamment, les actions des associations de solidarité perdurent. Face à l’augmentation de la pauvreté et de l’isolement social, la fraternité reste porteuse d’espoir.
Par Delphine Dauvergne, pigiste
À Lyon (69), Jorge Da Silva, 46 ans, participe à des maraudes avec d’autres bénévoles de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. « Il y a de plus en plus de sans-abri. Le coût de la vie augmente, alors, quand le loyer ne peut plus être payé et que l’on est expulsé, c’est le début de la fin car le 115 est toujours surchargé. Il y a très vite des problèmes d’addictions pour échapper à la réalité », remarque-t-il.
Louis Marin, directeur de l’Observatoire des inégalités, dresse un constat similaire : « La pauvreté augmente lentement depuis les années 2000, mais en profondeur, cela structure la société française. » Selon la dernière enquête publiée par l’organisme, il y avait 5,4 millions de personnes pauvres en 2023 en France. « Autres phénomènes à noter : l’explosion de l’extrême pauvreté, mais aussi de la durée passée dans la pauvreté. Un étudiant et une personne âgée n’auront pas les mêmes chances d’en sortir », ajoute Louis Maurin.
Réagir et se réinventer
Pour faire face à ces évolutions, les associations doivent repenser leurs actions en fonction des publics. « Nous essayons d’aller davantage vers les situations de précarité cachée, celle qui ne se voit pas dans la rue, en allant vers ou chez les bénéficiaires. Cela peut être en installant un food truck solidaire à l’université, en nous rendant chez les bénéficiaires dans le cadre de nos activités de santé afin de les remettre dans le circuit de soins… », illustre Thibaut Hirschauer, directeur des délégations, de la solidarité et du secourisme à l’Ordre de Malte.
À la Société de Saint-Vincent-de-Paul, les actions des bénévoles de chaque Conférence (équipe locale de bénévoles) sont guidées par le principe de subsidiarité. « Il s’agit de laisser au terrain la liberté de décider des actions à mener pour répondre aux besoins des personnes en difficulté qu’ils côtoient localement, tout en respectant l’orientation des équipes départementales et nationale », explique Bruno Dumont Saint-Priest, directeur du pôle réseau.
Face à un contexte économique se durcissant, les associations doivent de plus en plus travailler main dans la main, notamment pour identifier les personnes qui ont besoin d’aide. « On reçoit des informations d’autres associations, des travailleurs sociaux, mais aussi des communes et des paroisses », rapporte Thibaut Hirschauer. L’Ordre de Malte est partenaire* de la Société de Saint-Vincent-de-Paul sur plusieurs actions locales, en partageant des locaux pour différentes activités complémentaires : accueil de jour, centre de soins, épicerie solidaire, Café Sourire…
La fraternité comme leitmotiv
Se rapprocher entre acteurs est un bon pas vers un monde plus fraternel, mais ne suffit pas à irriguer toute la société. « Si on veut mettre en place des politiques de réduction des inégalités, s’attaquer à la pauvreté, il faut davantage reconnaître la fraternité, qui fait partie de notre devise républicaine », estime Louis Marin. Il la définit ainsi : « Se reconnaître comme des semblables, quels que soient son âge, son origine, sa religion… le sort des autres nous importe. »
Pour être le plus à même de prodiguer cette fraternité, les bénévoles de la Société de Saint-Vincent-de-Paul s’emploient déjà à la pratiquer entre eux. « On garde le lien en dehors des actions, on organise des repas, se rend des services… Les personnes que l’on accompagne ressentent qu’on est une équipe soudée, cela permet de leur montrer qu’ils peuvent s’adresser à n’importe qui d’entre nous », raconte Soraya Ahouanye, 33 ans, bénévole à la Conférence Saint-Henri à Noisy-le-Grand (93).
À l’Ordre de Malte aussi, on accorde « une grande importance au lien social entre les membres et avec les bénéficiaires, c’est d’ailleurs pour cela que nous privilégions des actions permettant la rencontre », affirme Thibaut Hirschauer. Un accueil et un suivi de qualité, prendre le temps, une pratique à contre-courant des grandes distributions alimentaires faisant face à trop de demandeurs pour les accompagner. « L’action phare à la Société de Saint-Vincent-de-Paul, c’est la visite, c’est dans notre ADN de susciter une rencontre, car c’est un début de reconstruction qui permet de retrouver une dignité », souligne Bruno Dumont Saint-Priest. Une formation à l’écoute est d’ailleurs proposée aux bénévoles lorsqu’ils rejoignent l’association.
Pour renforcer le côté chaleureux de l’accompagnement, Brigitte Jannot-Belissent, 75 ans, présidente de l’équipe départementale de la Société de Saint-Vincent-de-Paul dans l’Yonne (89), préfère l’expression « nos amis accueillis ». « Des relations d’amitié se créent entre nous, ces personnes nous apportent beaucoup. On reçoit des paroles, des gestes, des regards… et on observe aussi le plaisir qu’ils ont à nous retrouver pour partager un moment ensemble », raconte cette bénévole d’Auxerre. Ressenti similaire pour la Strasbourgeoise Anne Vetter, présidente d’une équipe au sud de la ville : « la fraternité, c’est une joie partagée. »
Accueillir en chrétien
La Règle internationale du Conseil Général International, document de référence pour les bénévoles de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, rappelle l’importance de « faire disparaître la frontière entre aidants et aidés ». « À l’origine de notre association, il y a l’idée de rendre sa foi vivante en pratiquant la charité comme un outil pour la fraternité », rappelle Bruno Dumont Saint-Priest. Ce qui anime les bénévoles : voir le Christ dans le pauvre. « Ce n’est pas une démarche facile, car les personnes en face de nous ne sont pas toujours avenantes, mais cela nous oblige à pratiquer l’amour du prochain sans juger sur les apparences… tout cela nous fait progresser sur la spiritualité », témoigne Brigitte Jannot-Belissent.
La foi prend une place importante. « Nos réunions commencent toujours par un chant chrétien que je choisis en fonction du texte que je lis ensuite. À la fin de la réunion, c’est un chant d’envoi et d’espérance pour distribuer notre joie de vivre et d’être ensemble », confie Anne Vetter, 69 ans, animatrice spirituelle de son équipe. À l’Ordre de Malte, les réunions commencent aussi par un temps de prière. Thibaut Hirschauer se veut « plein d’espérance : je suis persuadé qu’en remettant la foi au centre on s’en sortira ». À la Société de Saint-Vincent-de-Paul, des Conférences de priants sont parfois mises en place, de manière plus ou moins formelle. « Ce sont des Vincentiens qui ne peuvent plus se déplacer mais veulent continuer de participer. Ils prient pour leur ancienne équipe, leurs actions, ainsi que pour les personnes accompagnées. Nous croyons en la force de la prière, qui fait de nous des frères et des sœurs », résume Catherine Philippe, animatrice en pastorale du Conseil national de France.
* La convention de partenariat a été renouvelée au niveau national en mars 2026.