Aux origines de la charité : l’amitié
Dès la création des équipes locales de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, l'amitié entre les membres a prévalu. Sans cela, point de charité envers les autres, insistait Frédéric Ozanam.
Par Christian Dubié, président du Conseil départemental du Cher
De Paris à Nîmes, agrandir la Société
Lorsque son ami Léonce Curnier veut créer une Conférence de la Société de Saint-Vincent-de-Paul à Nîmes, Frédéric Ozanam lui explique la situation qui a prévalu à Paris.
« Il importait donc de former une association d’encouragement mutuel pour les jeunes gens catholiques, où l’on trouvât amitié, soutien, exemples, pour ainsi dire, un simulacre de famille religieuse dans laquelle on avait été nourri, où les plus anciens accueillissent les nouveaux pèlerins de la province et leur donnassent une espèce d’hospitalité morale… »1
La différence avec Nîmes est fondamentale. On a, dans la capitale, des étudiants venant de province qui sont déracinés, surtout à une époque où les communications sont très lentes2. Les jeunes se regroupent donc en fonction des études (ainsi quatre des sept fondateurs sont étudiants en droit) mais aussi des affinités et de la pratique religieuse.
L’amitié au cœur de la charité
La charité n’est, si l’on en croit Ozanam, qu’un moyen de s’unir et de faire fructifier cette amitié : « Or, le lien le plus fort, le principe d’une amitié véritable, c’est la charité ; et la charité ne peut exister dans le cœur de plusieurs sans s’épancher au-dehors… Ainsi c’est dans notre intérêt d’abord que notre réunion a été fondée et si nous nous donnons rendez-vous sous le toit des pauvres, c’est pour eux et pour nous, pour devenir meilleurs et plus amis. »3
L’amitié occupe donc la place centrale. Mais cette amitié n’est pas un entre-soi : si on est « plus amis », c’est pour le devenir aussi avec les pauvres qu’on soulage. « Nous serons, entre nous, pleins d’égards et de prévenances ; nous le serons également envers les pauvres que nous visitons. »4
Maintenir l’union des amis
L’importance de cette amitié est rappelée dans le premier règlement (rédigé par Lallier en 1835) comme dans le Manuel de la Société de Saint-Vincent-de-Paul (1845).
Cela ne va pas aller sans créer des problèmes lorsque la Conférence va se développer. Lallier, le premier, fait rentrer de La Noue5, ensuite, Bailly fait rentrer Charles de Montalembert, Ozanam des Lyonnais. Le Prévost, lui, n’appartient pas au groupe des étudiants.6
« Un autre moyen efficace de maintenir l’union parmi nous et d’y rendre durable l’amitié chrétienne qui en est le fondement et le charme, c’est de ne présenter, pour être admis dans la Société, que des candidats dignes de la confiance et de l’affection de nos frères. »7 C’est sur cette base que le nombre de membres va croître, en dépit de l’opposition de certains.
Pour quel résultat attendu ? « Qu’il est heureux alors pour un pieux jeune homme de prendre sa place dans nos modestes réunions ! De se trouver de suite entouré de confrères vraiment chrétiens et dévoués aux pauvres, et de goûter les douceurs de cette amitié toute faite qui naît de la charité catholique ! »8
Partager l’amitié avec les pauvres
Les pauvres sont partie prenante intégrale de cette amitié : « L’amour et la paix, tels sont les deux biens que nous nous appliquons à conserver parmi nous. Mais si nous les possédons, comment n’essaierions-nous pas de les communiquer autour de nous, à ces pauvres surtout, au soulagement et à la consolation desquels nous sommes si heureux de concourir ? Qui ne sait, en effet, que chez eux les misères matérielles sont le plus souvent les moindres… ce qui les attriste, c’est qu’il n’est pas une main amie qui presse leur main, pas un cœur qui s’ouvre au leur… Ce vide, la Société de Saint-Vincent-de-Paul tâche de le combler… Elle écoute le récit des malheurs de cet infortuné, elle le presse de se décharger de certains secrets qui lui pèsent, elle mêle ses larmes aux siennes, et à force de patience, de relations affectueuses et de temps, elle fait naître dans ce cœur desséché le retour de l’amitié qu’on lui a montrée. »9
Telle est donc bien la place de l’amitié dans les débuts de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. Elle prend sa source dans le Christ et se partage.
Notes
1. Ozanam à Léonce Curnier 4 novembre 1834
2. Il faut au moins trois jours pour aller de Paris à Lyon et, les cours ne commençant qu’en novembre, beaucoup d’étudiants ne seront pas chez eux pour Noël.
3. Lettre citée en 1
4. Règlement de 1835 introduction § 4
5. Juriste (1812–1838) – principal rédacteur du « Rapport sur les travaux de charité » 27 juin 1834
6. Futur vice-président, fondateur des Religieux de Saint-Vincent-de-Paul (1803–1874) – voir n° 249
7. Règlement de 1835, introduction « Quelques autres conséquences des maximes précédemment exposées »
8. Circulaire du 2 juillet 1845
9. Manuel de la Société de Saint-Vincent-de-Paul XIX – XX (1845)
L'union des membres de la Conférence de charité de Saint-Vincent-de-Paul sera citée comme un modèle d'amitié chrétienne
Règlement de 1835
EN SAVOIR +
« Ce qui achèvera de rendre la Société de charité bonne à ses membres et édifiante pour les autres, c’est l’esprit de fraternité. Fidèles aux recommandations de notre divin Maître et de son apôtre favori, nous nous aimerons les uns les autres. Nous nous aimerons maintenant et toujours, de près et de loin, d’une Conférence à une autre Conférence, d’une ville à l’autre, d’un pays à un autre pays. Cette amitié nous rendra facile le support de nos défauts réciproques. »
Règlement introduction 5