La première conférence de charité, une œuvre de plus ?

En 1833, rien ne laissait présager que cette petite œuvre fondée par quelques étudiants deviendrait un mouvement international. Son histoire montre que sa force ne tient pas au hasard, mais à une intuition toujours actuelle : servir les pauvres pour grandir dans la foi.

« Peu d’époques ont été plus fertiles en œuvres chari­tables de toutes sortes, et, la mode venant au secours de la reli­gion, il n’était pas de dame de la haute société qui ne tint l’hon­neur d’avoir ses pauvres. »1

Lorsque, au prin­temps 1833, six jeunes gens, dont Frédé­ric Ozanam, accueillis par un jour­na­liste impri­meur catho­lique, décident de créer leur œuvre de charité, la société en est déjà bien pour­vue, comme le dit l’au­teur. Qu’est-ce qui va faire la diffé­rence et permettre à cette œuvre de durer jusqu’à aujour­d’hui ?

[Lire l’his­toire de la première Confé­rence]

La charité est-elle le but premier où n’est-ce qu’un moyen ? Si, dans le discours de Florence (1853), Ozanam affirme qu’ils voulaient répondre par l’ac­tion aux étudiants athées, dans une lettre à son ami Léonce Curnier du 4 novembre 1834, il écrit : « C’est dans notre inté­rêt d’abord que notre réunion a été fondée, et, si nous nous donnons rendez-vous sous le toit des pauvres, c’est pour eux et pour nous, pour deve­nir meilleurs et plus amis. »

Dans la première moitié du XIXe siècle, les œuvres chari­tables sont plutôt le fait de personnes plus âgées et notam­ment de femmes de la haute société. Elles sont souvent indi­vi­duelles. Or, là, nous avons affaire à de jeunes étudiants venus souvent de province qui veulent s’unir au nom de leur foi en faisant la charité. Cela va donner quelque chose de plus solide et si bien fonc­tion­ner que beau­coup d’entre eux, en rentrant chez eux, vont repro­duire le modèle.


 

Une œuvre struc­tu­rée dès le départ

Au départ, M. Bailly les avait orien­tés vers le curé de la paroisse Saint-Étienne-du-Mont qui leur avait proposé de faire le caté­chisme aux enfants pauvres. Mais ce n’était pas conforme à leur attente et surtout à la réponse qu’ils enten­daient donner à leurs cama­rades athées : il leur parais­sait préfé­rable de privi­lé­gier « le pain du corps par rapport au pain de l’âme  ».2

La visite à domi­cile est une pratique peu courante à cette époque. Or, dès la première réunion, elle fut adop­tée comme type d’ac­tion : « l’objet de la première réunion était la visite à domi­cile des familles pauvres »3, ce qui fut rappelé dans le premier règle­ment de 1835 (article 2) : «  aucune œuvre de charité ne doit être regar­dée comme étran­gère à la Société, quoique celle-ci ait plus spécia­le­ment pour but la visite des familles pauvres ».4

Dans cet article impor­tant, on voit aussi que les confrères ne fixent aucune limite à leur action.


 

Une spiri­tua­lité forte : « les pauvres sont nos maîtres ! »

Le patro­nage de saint Vincent de Paul, « le dernier des cano­ni­sés » (1737), comme le dira Ozanam, est adopté dès 1834 (4 février) sur propo­si­tion de J-L Le Prévost5. Si Ozanam n’est pas direc­te­ment à l’ori­gine de la demande, il ne se privera pas pour insis­ter sur ce qu’im­plique cette réfé­rence : « Un saint patron… c’est un type qu’il faut s’ef­for­cer de réali­ser, comme lui-même a réalisé le type divin de Jésus-Christ… C’est un modèle sur la terre et un protec­teur au ciel ; un double culte lui est dû, d’imi­ta­tion et d’in­vo­ca­tion…  »6

Il ne se privera pas, non plus, pour reprendre à son compte les propos du saint : « Vous êtes nos maîtres et nous serons vos servi­teurs, vous êtes pour nous les images sacrées de ce Dieu que nous ne voyons pas, et, ne sachant pas l’ai­mer autre­ment, nous l’ai­mons en vos personnes.  »7

La charité change de nature par la place première donnée aux pauvres, au travers desquels ces jeunes peuvent servir Dieu lui-même : « servant les pauvres, on sert Jésus-Christ  » (saint Vincent de Paul). C’est toujours notre spiri­tua­lité.

 

Chris­tian Dubié, président du CD du Cher (18)

Les sept fondateurs de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. De gauche à droite : Frédéric Ozanam, Emmanuel Bailly, François Lallier, Jules Devaux, Paul Lamache, Auguste Le Taillandier et Félix Clavé.

1. Claude Dinnat « Sœur Rosa­lie Rendu ou l’amour à l’œuvre dans le Paris du XIXe siècle »

2. Gérard Cholvy « Frédé­ric Ozanam l’en­ga­ge­ment d’un intel­lec­tuel catho­lique au XIXe siècle »

3. Ibid.

4. À l’ins­tar de saint Vincent de Paul, les confrères vont se doter d’un « Règle­ment » pour struc­tu­rer leur action : c’est notre Règle actuelle

5. Lire Ozanam maga­zine 249

6. À F. Lallier 17 mai 1838

7. À L. Janmot 13 novembre 1836

8. Le Monde, succes­seur de L’Uni­vers ; il cessera de paraître en 1896

EN SAVOIR +

« À dire vrai, personne (…) de nous ne peut rece­voir la quali­fi­ca­tion de fonda­teur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. Nous étions mûs unique­ment par le désir de nous prêter, faibles comme nous étions, un amical et frater­nel appui dans la pratique du bien. Après avoir combattu de la plume et de la parole dans la Confé­rence d’his­toire, pour la défense de la reli­gion, nous éprou­vions le besoin de nous retrem­per, de nous forti­fier, de nous conso­ler en nous livrant à quelques petites bonnes œuvres pour l’amour de Notre Seigneur Jésus-Christ. C’est donc le bon Dieu, le bon Dieu tout seul qui a tout fait ; et c’est pourquoi préci­sé­ment il y a lieu de penser que la Société de Saint-Vincent-de-Paul durera. » Paul Lamache – Le Monde8 du 4 août 1892 in « F. Ozanam d’après sa corres­pon­dance »

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