À la messe de Léon XIV, les derniers passent devant

Des métros bondés à la place de la Concorde, les béné­voles de la Société de Saint-Vincent-de-Paul ont vécu au plus près la messe célé­brée par le pape Léon XIV à Paris. Une jour­née de ferveur et de frater­nité, marquée par un clin d’œil appuyé du pape à Vincent de Paul et Frédé­ric Ozanam. Par Valé­rie-Anne Maitre, rédac­trice en chef.

Chacun son chemin (vers la Concorde)

«  Les métros, c’est comme les pains et les pois­sons, non ? ça se multi­plie ?  » lance gogue­nard un monsieur distin­gué et compressé contre ses voisins dans le wagon. Ce samedi 26 septembre, les quais comme les rames sont bondés en direc­tion des Champs-Élysées. Car c’est là, sur la place de la Concorde que les catho­liques de France ont rendez-vous avec le pape Léon XIV pour une messe géante. 600 000 inscrits annon­cés, 800 000 comp­ta­bi­li­sés par les orga­ni­sa­teurs. La police, mobi­li­sée dans les rues, sur les toits et dans les airs a dû arri­ver au même nombre. Des foules de jeunes, de moins jeunes, des familles, des valides et des moins rapides, des scouts, des reli­gieux, des prêtres, des curieux… Tous se pressent dans les trans­ports en commun dès le début de mati­née, alors que la messe ne commence qu’à 15 h. C’est qu’il s’agit de trou­ver le bon empla­ce­ment, près d’un écran géant et idéa­le­ment des barrières où passera la papa­mo­bile. « On est parti à 8h30, raconte Sylvie, béné­vole de la Confé­rence Notre-Dame de l’As­somp­tion près de Bercy (12e). On a bien marché 4 h, mais je ne me suis pas ennuyée, je n’ai pas vu le temps passer ! J’ai rencon­tré une dame liba­naise, nous avons discuté. »

De l’autre côté de Paris, à la paroisse Sainte-Marie des Bati­gnolles (17e), un petit groupe de béné­voles et de personnes accom­pa­gnées de la Société de Saint-Vincent-de-Paul a égale­ment pris la route tôt le matin. Audrey, Anne-Marie, Isabelle, Emeren­cienne ou encore Alié­nor entament un long chemin vers la place de la Concorde. Car les derniers seront les premiers est-il écrit (Mt 20,16). Et l’oc­cur­rence, ce samedi, les derniers seront placés au premier rang devant l’im­mense estrade instal­lée sur la place pari­sienne qui accueille habi­tuel­le­ment le défilé du 14 juillet. La délé­ga­tion vincen­tienne fait partie des invi­tés du Pôle soli­da­rité du diocèse de Paris. À leurs côtés, des béné­voles et personnes accom­pa­gnées du Secours catho­lique, des Appren­tis d’Au­teuil ou encore de l’Of­fice chré­tien des handi­ca­pés.

Depuis Lyon, Laurent a pris le TGV très tôt, avec des centaines de parois­siens de la région. Le temps de trajet entre la capi­tale des Gaules et la capi­tale a été mis à profit. « Notre curé nous a fait célé­brer les laudes et nous avons eu un petit repor­tage avec des élèves des écoles Laza­ristes, présents dans le train. Ensuite, nous avons échangé entre voya­geurs, sur les raisons de notre venue et sur ce que nous aime­rions dire au pape si nous lui parlions. »

 

Sur la route du pape

Les plus fragiles, c’est vers eux qu’il faut tendre son regard et porter son service. C’est juste­ment ce que rappelle le jour même, le pape Léon XIV à la maison Bakhita dans le 9e arron­dis­se­ment de Paris. « Bonjour, je suis très heureux de commen­cer cette deuxième jour­née à Paris ici.  » déclare-t-il. Reçu dans une ambiance chaleu­reuse dans les locaux, il prend le temps d’en­tendre Maysan, Anne et Bles­sing, tous trois accom­pa­gnés par des béné­voles de cette struc­ture de soli­da­rité, pilo­tée par le diocèse pari­sien. Sensible aux témoi­gnages forts et livrés sans filtre, le souve­rain pontife conclut la rencontre : « Je remer­cie toutes les personnes qui, partout en France, dans des insti­tu­tions semblables, accom­plissent ce service. Conti­nuez à témoi­gner de cette atten­tion mutuelle qui, à travers l’ac­cueil frater­nel (…) élève l’es­prit et huma­nise le monde. » Des paroles qui résonnent aux oreilles d’Au­drey. « C’est hyper touchant ! On voit qu’on est ensemble, au service, au nom de l’Église. Cela créé une frater­nité. Et puis, savoir que le pape pense à nous, ça redonne de l’élan et envie de conti­nuer dans cette géné­ro­sité et cette frater­nité qu’on partage ! » Habi­tuel­le­ment, Audrey retrouve son équipe dans une salle de sa paroisse pour un temps de café partagé. « Ce matin, ça change, c’est histo­rique, on est place de la Concorde pour voir le pape ! » se réjouit-elle. « C’est la première fois que je vais voir Léon XIV. Je suis curieuse d’écou­ter le message qu’il aura à nous dire. » 

 

Ô Champs-Élysées ! 

Pendant que les pèle­rins s’am­biancent dans les métros bondés, le pape, lui, n’a pas telle­ment de problème de trans­port. À bord d’une voiture offi­cielle, il quitte la maison Bakhita pour son deuxième rendez-vous de la mati­née : l’Ins­ti­tut catho­lique de Paris. Au programme, la rencontre avec des caté­chu­mènes et des délé­gués du synode régio­nal. Un temps de prière est égale­ment prévu dans l’église Saint-Joseph-des-Carmes. On espère que les orga­ni­sa­teurs auront eu le temps de lui indiquer que, dans la crypte, se trouve le tombeau d’un homme qui fut au service, lui aussi. Depuis 1853, Frédé­ric Ozanam repose dans cette église, à la demande de son épouse, Amélie. Pour l’heure, le pape se concentre sur l’ac­cueil des caté­chu­mènes dans l’Église de France, c’est, selon les spécia­listes des ques­tions d’ac­tua­lité reli­gieuse, en partie pour cela qu’il vient en France. Vient le temps de la prise de parole. Pour le pape, l’ac­com­pa­gne­ment des nouveaux arri­vants dans l’Église doit être progres­sif et partagé : « Il s’agit d’adop­ter le style du marcher ensemble. Sur les sentiers de la foi chré­tienne, on s’en­ri­chit mutuel­le­ment et on gran­dit ensemble.  » Des paroles du souve­rain pontife qui marque­ront sans doute les béné­voles de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, eux qui ont l’ha­bi­tude témoi­gner de leur foi par leurs actions presque au quoti­dien. 

Sur les Champs-Élysées, le groupe de Bruno parvient à s’ins­tal­ler le long des barrières, au plus près pour voir passer le pape. Béné­vole de la Société de Saint-Vincent-de-Paul dans les Yvelines, Bruno s’est mis au service, ce samedi, pour accom­pa­gner une douzaine rési­dentes d’un EHPAD «  de 64 à 96 ans ! » Il ajoute : « C’est extra­or­di­naire, l’am­biance est belle. » Du côté de Laurent, le groupe parvient à trou­ver un empla­ce­ment pour voir à la fois la messe sur grand écran et le passage de la papa­mo­bile. Le père de famille réus­sit même à retrou­ver son fils, étudiant en région pari­sienne. 

À la mi-jour­née, les rues de Paris sont noires de monde. Les forces de l’ordre guident les pèle­rins. Non, on ne peut pas passer par la rue du Faubourg Saint-Honoré et le palais de l’Ély­sée, oui l’ac­cès A Nord c’est par ici… Dans une rue proche de la Concorde, fermée à la circu­la­tion, des cars de tourisme déversent encore des milliers de personnes venues de toute la France. Guidés par les volon­taires de l’or­ga­ni­sa­tion, recon­nais­sables à leurs tee-shirt jaune vif, ils parviennent enfin vers la zone indiquée sur les billets. La foule s’étale sur les Champs-Élysées et déborde même sur les avenues voisines. C’est l’heure de sortir les pique-niques du sac, certains patientent avec des jeux de société ou des colo­riages. Un quart d’heure avant la ferme­ture des accès à l’ave­nue, Valé­rie parvient à se glis­ser à l’em­pla­ce­ment indiqué sur le billet, ouf ! Mais « Je suis un peu déçue, les écrans sont trop loin, on ne voit rien !  » Cette béné­vole depuis deux ans dans l’équipe de Sylvie près de Bercy, a toute­fois suivi la soirée des jeunes avec le pape à la télé, la veille. « C’était super ! »

Place de la Concorde, Audrey et son groupe ont réussi à passer les contrôles de sécu­rité et entrent dans le carré réservé aux asso­cia­tions de soli­da­rité. De l’autre côté d’une allée, les person­na­li­tés sont atten­dues, des poli­tiques bien sûr, mais aussi quelques capi­taines d’in­dus­tries, des princes, des vedettes de cinéma, de la chan­son ou encore de la mode. « Cette messe sera un beau moment de commu­nion, relève Audrey, peu importe que l’on soit riche ou pauvre, car ‘quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux’ (Mt 18, 20). Nous serons en commu­nion pour prier ensemble. » Autour d’Au­drey, les béné­voles aident les personnes accom­pa­gnées à déjeu­ner, déposent des châles ou des couver­tures sur les plus frileux tandis que des jour­na­listes parcourent la zone à la recherche de volon­taires pour des inter­views. Juste­ment, Audrey est invi­tée pour répondre en direct dans le jour­nal de 13h sur France Télé­vi­sions. 

 

Il est là, il arrive, l’homme en blanc

14 h, les écrans géants s’al­lument sur la Concorde et montrent la foule massée sur les Champs Élysées. Soudain, la papa­mo­bile appa­raît à l’écran. Clameur géné­rale, c’est le signe de l’ar­ri­vée proche du Saint-Père. L’im­pa­tience gran­dit, chacun feuillette le programme, à quelle heure la descente des Champs ? Parée de drapeaux jaune et blancs, l’ave­nue bruisse de joie. Fina­le­ment, le souve­rain pontife arrive alors même que les premiers rayons du soleil percent le ciel voilé. La papa­mo­bile entame lente­ment la descente de l’ave­nue, régu­liè­re­ment arrê­tée par les volon­taires qui tendent à bout de bras des bébés. Léon XIV bénit à droite et à gauche de la voiture, sans s’of­fusquer des hurle­ments et pleurs de ces très très jeunes fidèles pris de panique au milieu de la foule. Un peu plus loin, il pose un regard plein de tendresse sur une jeune fille handi­ca­pée que les volon­taires lui présentent. « Il y a une vraie soli­da­rité, note Bruno. Je suis frappé par l’at­ten­tion des gens les uns envers les autres. » Dans son groupe, les valides se sont mis à genoux pour que les dames en fauteuil ne soient pas gênées par un mur de dos qui empê­che­rait de bien voir le pape passer. « Ce n’est pas souvent qu’on voit cette soli­da­rité sur les Champs Élysées quand il y a des défi­lés de foot­bal­leurs ou d’autres. » ajoute le béné­vole avec un brin de malice. Autres temps, autre cham­pion.

Laurent aussi se dit marqué par le passage du convoi ponti­fi­cal. «  Le pape a l’air tout gêné de cette grande foule et j’ai l’im­pres­sion qu’il fait de son mieux pour satis­faire la foule mais aussi lui trans­mettre la foi, par son atti­tude pleine d’amour pour tous et plus parti­cu­liè­re­ment pour les malades. » Atten­tif aux détails, le Lyon­nais a noté que le pape regarde parfois la foule pendant la célé­bra­tion. « Je me dit qu’il prie pour elle, ou pour les personnes qu’il a croisé lors de sa déam­bu­la­tion ? »

Silence, on célèbre

Au bout d’une bonne demi-heure, la papa­mo­bile parvient à entrer sur la place de la Concorde. Dans le carré réservé à la presse, certains sont debout sur leurs chaises pour faire une photo. Au milieu des mains bran­dis­sant un télé­phone, on a la chance de voir le pape, enfin, le toit de la voiture qui trans­porte le pape. Les trom­pettes annoncent le début de la céré­mo­nie. Le pape dispa­raît un instant, le temps de revê­tir la chasuble blanche ornée de feuilles d’oli­vier et de bandes bleues, hommage marial. Léon XIV ferme le cortège de tous les évêques de France qui montent à l’au­tel. Après des heures de chants et de cris de joie, place au silence et à la prière. Audrey serre un petit chape­let entre ses doigts. La messe commence, en français. Dans l’Évan­gile (Jn 7, 37–39) du jour, il est ques­tion de soif et d’eau vive. Lors de son homé­lie, le pape file la méta­phore de la source et rappelle aux petits comme aux grands de ce monde, que la vraie richesse est ailleurs : « Nous conten­tons-nous de biens maté­riels, de satis­fac­tions immé­diates qui, après un moment d’eu­pho­rie, laissent notre cœur vide ? » À l’in­verse de cette quête des biens maté­riels, le pape donne en exemple ceux qui ont consa­cré leur vie au bien, en parti­cu­lier « dans ce beau pays qu’est la France, beau­coup se sont abreu­vés à cette eau vive au fil des siècles et ont tota­le­ment consa­cré leur vie au bien : […] les hommes et les femmes au cœur sensible aux besoins de leurs prochains comme Vincent de Paul, Frédé­ric Ozanam, Jeanne Jugan, et tant d’autres. » 

Audrey sourit, remplie de joie. « Il a cité Ozanam ! On se sent rejoints dans notre mission et on se sent plein d’élan, c’est trop chouette ! » Vers la fin de la messe, lorsque le réseau désa­ture un peu, les télé­phones des béné­voles et sala­riés de la Société de Saint-Vincent-de-Paul vibrent pour se réjouir de cette mention du fonda­teur de l’œuvre. Déjà bien­heu­reux, Frédé­ric Ozanam n’est pas encore cano­nisé mais visi­ble­ment bien présent dans l’es­prit du pape. 

16h30, après le Salve Regina et la béné­dic­tion solen­nelle, le pape quitte la Concorde. Pour les pèle­rins, il faut attendre que la zone soit à nouveau ouverte par les poli­ciers pour pouvoir prendre le chemin du retour. Audrey a le temps de répondre à quelques ques­tions. « Cette messe était extra­or­di­naire. Je retiens cette unité, on était tous ensemble, une sorte de commu­nion autour du saint père avec des gens qui viennent de plein d’ho­ri­zons diffé­rents. » Même senti­ment pour Bruno qui se réjouit « de cette commu­nion de 800 000 chré­tiens de toutes sensi­bi­li­tés.  » Vincent, diacre et accom­pa­gna­teur d’une équipe de béné­voles à Lille (59), profite d’un moment de répit pour poster des photos et un texte sur le réseau interne de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. « J’ai eu la joie de parti­ci­per à la messe prési­dée par le pape Léon XIV. Au milieu de cette foule immense, j’ai été profon­dé­ment touché par cette Église vivante, frater­nelle et en marche. (…) Que cette rencontre avec le pape Léon XIV ne soit pas seule­ment un beau souve­nir, mais un nouvel élan pour aller vers nos frères et sœurs avec un cœur ouvert et des mains prêtes à servir. » 

[Lire la première jour­née du pape à Paris]